Idées noires de Fannie Therrien

Livre du mois

Idées noires : quand la dépression s’installe sans qu’on la voie venir

Avoir un entourage présent, des passions et de l’ambition n’empêche pas toujours la souffrance de s’installer. C’est cette réalité poignante que met en lumière Fannie Therrien dans son roman Idées noires. À travers le parcours d’Olivia, une adolescente de 15 ans qui perd peu à peu le goût de vivre, le livre traite avec justesse de la dépression à l’adolescence.

Ce récit rappelle que la détresse psychologique est parfois invisible aux yeux du monde. Surtout, il ouvre un dialogue nécessaire sur la prévention du suicide, la libération de la parole, le rôle de l’entourage et la possibilité de s’en sortir.

À propos de l’autrice : Fannie Therrien

Fannie Therrien est une autrice québécoise passionnée par la musique, le cinéma et, surtout, l’écriture. Attirée par la littérature jeunesse, elle aime créer des univers dans lesquels évoluent des personnages variés.

Son premier roman, Béa dans tous ses états, marque le début d’un parcours littéraire qui l’amènera à écrire dans différents genres destinés aux jeunes lecteurs.

Avec Idées noires, elle signe son premier roman dans la collection Tabou des Éditions de Mortagne, une collection qui aborde différentes réalités sociales et personnelles vécues notamment par les adolescents. Le roman est paru en septembre 2020. Communication-Jeunesse le classe parmi les romans destinés aux 12 à 17 ans et le recommande à partir de 14 ans. BAnQ le répertorie notamment sous les thèmes de la dépression chez l’adolescent et du roman psychologique.

L’univers du roman

Au début d’Idées noires, tout semble aller plutôt bien dans la vie d’Olivia Aquin. Elle a 15 ans, de bonnes notes et une meilleure amie, Anne-Sophie, dont elle est proche. Elle aime jouer de la guitare, lire et aller régulièrement au cinéma. Elle envisage même de devenir vétérinaire comme ses parents.

Puis, ceux-ci lui annoncent qu’ils ont l’occasion d’acquérir leur propre clinique vétérinaire.  Il y a cependant un problème : la clinique se trouve à deux heures de route de leur domicile. La famille devra donc déménager.

Afin de ne pas perturber l’année scolaire d’Olivia, le déménagement n’est prévu que pour l’été suivant. Pourtant, la simple anticipation de ce changement bouleverse progressivement l’adolescente. Un vide commence à s’installer. Les activités qui lui procuraient auparavant du plaisir perdent leur intérêt. Ses résultats scolaires risquent de se détériorer. Son rêve de devenir vétérinaire lui paraît de plus en plus éloigné et il devient difficile pour elle de se projeter dans l’avenir. Le quotidien familier d’Olivia devient ainsi le décor d’une souffrance qui s’installe progressivement.

Olivia et son entourage

Olivia est particulièrement intéressante parce qu’au premier regard, elle ne correspond pas nécessairement à l’image que certaines personnes peuvent avoir d’une adolescente en dépression. Elle possède des passions, des capacités et des relations importantes. Pourtant, elle va mal.

Sa meilleure amie Anne-Sophie fait partie de cet univers qui, auparavant, lui apportait du plaisir. Ses parents occupent eux aussi une place importante, notamment parce que leur projet professionnel déclenche l’annonce du déménagement.

Mais le roman montre que la dépression ne peut pas simplement se résumer à une liste de choses positives ou négatives présentes dans une vie. Avoir des personnes qui nous aiment ou des projets ne signifie pas automatiquement que l’on ne peut pas souffrir psychologiquement. C’est précisément ce contraste qui rend l’histoire d’Olivia intéressante dans une démarche de sensibilisation.

Quand on a « tout pour être heureuse », mais qu’on ne va pas bien

La présentation du roman commence par une contradiction très forte : Olivia estime avoir tout pour être heureuse, mais elle a perdu l’envie de sourire. Cette phrase permet de remettre en question une idée encore répandue : celle selon laquelle une personne devrait nécessairement pouvoir expliquer sa dépression par un événement suffisamment grave aux yeux des autres. La dépression ne correspond pas simplement à une mauvaise journée ou à une tristesse passagère.

Le Gouvernement du Québec explique qu’elle peut notamment se manifester par une grande tristesse, une perte importante d’intérêt pour les activités habituellement appréciées, de la fatigue, des problèmes de sommeil, des difficultés de concentration, un sentiment de culpabilité ou d’échec et, chez certaines personnes, des pensées suicidaires. Chez les jeunes, les troubles mentaux peuvent également s’installer progressivement et être difficiles à repérer.

Cette progression ressemble justement à ce que le roman nous permet d’observer chez Olivia : quelque chose change peu à peu dans son rapport à ses activités, à l’école et à son avenir.

Dépression, idées suicidaires et santé mentale

Les idées suicidaires constituent un sujet particulièrement délicat, mais il est important de pouvoir en parler avec justesse. Elles peuvent faire partie des symptômes vécus par certaines personnes atteintes de dépression, mais chaque personne traverse la maladie différemment. Une personne ne doit donc pas être réduite à un diagnostic ou à ses moments les plus difficiles.

Le Gouvernement du Québec rappelle également qu’un changement persistant dans l’humeur ou le comportement d’un jeune mérite de l’attention, particulièrement lorsqu’il devient plus fréquent ou intense ou qu’il commence à affecter son fonctionnement à l’école, à la maison ou avec ses proches. Parler de ces signes ne signifie pas que nous pouvons diagnostiquer nous-mêmes quelqu’un. Cela peut toutefois nous aider à comprendre qu’une souffrance psychologique mérite d’être prise au sérieux, même lorsqu’elle n’est pas immédiatement visible.

Et surtout, aller mal à un moment de sa vie ne signifie pas que l’on ira toujours mal.

Mon regard sur le roman

Idées noires aborde un sujet qui me touche d’une manière particulièrement personnelle. J’ai moi-même traversé une période très sombre durant laquelle j’ai vécu une dépression accompagnée de tentatives de suicide.

Le confinement a contribué à cette période difficile, mais il y avait aussi des traumatismes que je n’avais pas encore traités et dont je ne parlais pas. Je gardais beaucoup de choses pour moi. Avec le recul, cette expérience m’a fait comprendre à quel point il peut être important de ne pas rester seule avec ce que l’on vit et de trouver des personnes avec qui on se sent suffisamment en confiance pour parler.

Aujourd’hui, je vais beaucoup mieux. Ma famille et mes amies ont été présentes pour moi et m’ont aidée à traverser cette période.

Une de mes amies et moi avons notamment créé notre propre petit rendez-vous. À l’époque, elle venait chez moi une fois toutes les deux semaines et nous regardions une série ensemble. Si j’avais besoin de parler, je pouvais parler. Si je n’en ressentais pas le besoin, il n’y avait aucune obligation : nous regardions simplement notre série.

Ce rendez-vous existe encore aujourd’hui et il est même devenu plus fréquent. Maintenant, nous essayons de nous voir toutes les semaines lorsque nous sommes disponibles. Parfois, elle vient chez moi; d’autres fois, c’est moi qui vais chez elle. Quand je suis chez elle, je peux aussi jouer avec ses chats et les câliner, ce que j’apprécie beaucoup.

Le principe de nos rencontres reste toutefois le même : passer du temps ensemble. Nous regardons une série et, si j’ai besoin de parler, je sais que je peux le faire. Sinon, nous pouvons simplement profiter de notre soirée.

Au fil de ces rendez-vous, nous avons regardé les sept saisons de Buffy contre les vampires, puis les cinq saisons d’Angel. Maintenant, nous sommes rendues à The X-Files.

Cela peut sembler être simplement deux amies qui regardent des séries ensemble, mais pour moi, ce rendez-vous représente beaucoup plus. C’est un espace où je sais que je peux parler si j’en ai besoin, mais aussi simplement passer du temps avec quelqu’un que j’aime sans devoir nécessairement expliquer ce que je ressens.

C’est aussi pour cette raison que l’histoire d’Olivia dans Idées noires me fait réfléchir. Lorsqu’une personne va mal, ce qu’elle vit n’est pas toujours visible de l’extérieur. Elle peut continuer à avoir une famille, des amis, des projets ou des activités et pourtant traverser une grande souffrance intérieure.

Mon expérience n’est évidemment pas celle d’Olivia, et chaque personne vit la dépression différemment. Mais s’il y a une chose que je retiens de mon propre parcours, c’est l’importance de ne pas rester seule avec sa souffrance. Parler peut être difficile, particulièrement lorsqu’on a pris l’habitude de tout garder pour soi. Pour moi, commencer à parler et accepter la présence des personnes qui m’entouraient a fait partie du chemin qui m’a permis d’aller mieux.

Réfléchir et sensibiliser à travers la littérature

Idées noires nous invite à regarder au-delà des apparences. Une personne peut-elle aller mal même si tout semble bien aller dans sa vie? Sommes-nous suffisamment attentifs lorsque quelqu’un commence à s’isoler ou abandonne progressivement ce qu’il aimait? Et savons-nous créer des espaces où nos proches peuvent parler sans avoir l’impression qu’ils doivent obligatoirement le faire? Ces questions n’ont pas de réponse unique.

Le soutien peut prendre différentes formes selon les personnes et les situations. Parfois, une conversation est importante. À d’autres moments, la présence d’une personne de confiance peut simplement rappeler que l’on n’est pas seul. Il est également important de ne pas transformer l’entourage en remplacement d’un accompagnement professionnel. La famille et les amis peuvent jouer un rôle précieux, tandis que des ressources et des professionnels peuvent apporter une aide adaptée lorsque la souffrance devient importante.

L’essentiel est peut-être de commencer par reconnaître que ce que vit une personne est réel, même lorsqu’on ne peut pas le voir.

Quand les arts permettent de parler autrement

Idées noires rejoint particulièrement bien la démarche d’Angle Psy parce que la littérature peut rendre visible une souffrance qui, justement, ne l’est pas toujours.

En suivant Olivia, le lecteur ne reçoit pas simplement une définition de la dépression. Il observe progressivement les changements dans son quotidien, ses passions, ses études et sa façon d’envisager l’avenir.

Les arts peuvent également devenir des espaces de connexion.

Dans mon propre parcours, les séries télévisées sont devenues une partie d’un rendez-vous régulier avec une amie. Ce ne sont évidemment pas les séries elles-mêmes qui remplacent l’aide ou qui constituent un traitement. Elles nous offrent simplement une activité que nous aimons partager et un contexte dans lequel la parole peut avoir une place lorsqu’elle est nécessaire.

C’est aussi une manière de voir ce que les arts peuvent apporter : une histoire, une émotion, un sujet de discussion ou simplement un moment partagé. Que ce soit à travers un livre, une série, un film, la musique ou une autre forme de création, les arts peuvent parfois nous aider à ouvrir des conversations qui seraient autrement difficiles à commencer.

Pourquoi lire Idées noires?

Idées noires peut intéresser les lecteurs qui souhaitent découvrir un roman réaliste consacré à la santé mentale à l’adolescence. Olivia permet notamment d’aborder une idée essentielle : la dépression n’a pas toujours un visage évident.

Le roman traite toutefois de sujets sensibles, notamment de dépression et d’idées suicidaires. Ces thèmes peuvent être difficiles pour certains lecteurs, particulièrement lorsqu’ils font écho à une expérience personnelle. Mais ils sont aussi importants à aborder.

Un roman ne peut pas représenter toutes les expériences de la dépression, et il ne remplace évidemment pas une ressource professionnelle. Il peut néanmoins contribuer à mieux comprendre certaines réalités, à reconnaître la complexité de la souffrance psychologique et à ouvrir la discussion.

Conclusion

Idées noires raconte l’histoire d’une adolescente dont la vie semble, de l’extérieur, remplie de choses positives. Et pourtant, Olivia va mal.

C’est peut-être l’une des réflexions les plus importantes que le roman peut nous laisser : nous ne savons pas toujours ce que traverse une personne simplement en regardant sa vie de l’extérieur. La dépression peut modifier le rapport aux activités, aux relations, à l’école et à l’avenir. Mais une période sombre ne définit pas nécessairement toute une vie. À travers Olivia, mais aussi à travers les conversations que le roman peut provoquer, Idées noires rappelle pourquoi il est important de prendre la souffrance psychologique au sérieux et de créer des espaces où il est possible de parler.

Et parfois, cet espace peut commencer par quelque chose d’aussi simple qu’être présent.

À propos de l’autrice de ce blogue

Je m’appelle Paola Lamontagne-Rugama et je suis graphiste pour Angle Psy, où je participe à la création de contenu visuel et à la gestion des réseaux sociaux. Passionnée par les arts et la lecture, je m’occupe notamment de la rubrique consacrée aux livres qui abordent la santé mentale, les émotions et différents enjeux humains et sociaux.

À travers les articles du blogue, je souhaite partager mes lectures et utiliser la littérature comme point de départ pour réfléchir, sensibiliser et ouvrir la discussion sur la santé mentale.


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