Chantage affectif : signes, exemples et comment y faire face

Quand dire non devient difficile

Quand l'amour devient un moyen de pression

Changer ses plans pour faire plaisir à quelqu’un, renoncer à une sortie pour éviter une dispute, ou revenir sur une décision parce qu’elle va décevoir une personne qui compte : ce genre de petit ajustement fait partie de toute relation, et ce n’est pas un problème en soi. Tenir compte des sentiments de l’autre, c’est aussi ça, être en couple, en famille ou avoir des amis.

Mais ça change de nature quand ces efforts arrêtent d’être spontanés, et qu’ils servent surtout à éviter une réaction, un reproche ou une dispute. Avec le temps, on finit par penser non plus à ce qu’on veut, mais à la façon dont l’autre va réagir si on dit non, et c’est là que la relation perd quelque chose d’essentiel : la possibilité de choisir sans avoir peur des conséquences.

C’est ce qu’on appelle le chantage affectif : une pression qui s’appuie sur les sentiments, l’attachement ou la culpabilité pour obtenir quelque chose de l’autre.

Comment ça se manifeste ?

Le chantage affectif ne ressemble pas toujours à une menace claire, il se glisse plutôt dans des phrases ordinaires, comme « après tout ce que j’ai fait pour toi » ou « si tu m’aimais vraiment, tu le ferais » ; des phrases qui peuvent passer pour des mots dits sous le coup de l’émotion, mais qui finissent par transformer la relation quand elles reviennent trop souvent.

En fait, ça mélange plusieurs choses à la fois : la peur de perdre l’autre, la culpabilité, et un sentiment de dette qui peut amener quelqu’un à accepter non pas parce qu’il en a vraiment envie, mais parce qu’il redoute ce qui va se passer en cas de refus. Le « oui » devient alors une façon de protéger la relation, plus qu’un vrai choix.

C’est aussi pour ça qu’une phrase comme « si tu m’aimais vraiment » pèse autant : elle transforme la réponse en preuve d’amour, et dire non ne ressemble plus à un désaccord, mais donne plutôt l’impression de blesser ou de trahir.

Une émotion n'est pas forcément du chantage

Sauf que tout ça peut facilement se confondre avec des émotions ordinaires, parce qu’on peut être déçu, triste ou en colère sans pour autant chercher à contrôler l’autre. Montrer sa tristesse ou son désaccord, c’est normal dans une relation, et ça ne veut pas dire qu’on essaie de forcer quelqu’un à changer d’avis.

Ce qui fait la différence, c’est ce qui vient après : « je suis déçu que tu ne viennes pas » laisse encore à l’autre la liberté de garder sa décision, tandis que « si tu ne viens pas, c’est que tu ne tiens pas à moi » transforme le refus en preuve qu’on aime moins. Tant qu’une demande peut être refusée sans que ça entraîne des reproches, du silence ou une remise en question de l’amour, elle reste une demande.

Comment ça s'installe, petit à petit

Comment ça s’installe, petit à petitC’est aussi parce que cette frontière est si floue que le chantage affectif s’installe sans qu’on le voie venir : une remarque un peu dure passe inaperçue, puis une autre arrive quelques semaines plus tard, et sans vraiment s’en rendre compte, on commence à éviter certains sujets ou certaines sorties parce qu’on connaît déjà la réaction qu’ils vont provoquer.

Ce qui rend ce mécanisme si difficile à repérer de l’intérieur, c’est qu’après une période de tension viennent souvent les excuses et les bons moments, et ces instants de douceur donnent l’impression que le reste n’était pas si grave. Parfois, la culpabilité change même de camp avec une phrase comme « c’est à cause de toi que je suis comme ça », et on finit par se demander si on n’est pas un peu responsable de ce qu’on subit.

Le problème, c’est qu’avec le temps, ces petits ajustements prennent de plus en plus de place. Ce genre de fonctionnement isole peu à peu : on voit moins ses amis, on laisse tomber certains projets, jusqu’à organiser sa vie autour de ce qu’on veut éviter plutôt qu’autour de ce qu’on veut vraiment.

Est-ce pareil dans toutes les relations ?

Le chantage affectif ne se joue pas de la même façon partout :

  • dans un couple, souvent autour des sorties ou d’une décision prise sans en parler, un « fais comme tu veux » pouvant cacher un prix à payer plus tard ;
  • dans une amitié, plutôt autour d’un sentiment de dette, quand les services rendus servent ensuite à réclamer plus de disponibilité ;
  • en famille, souvent autour des sacrifices faits pour les enfants, ou d’une loyauté qu’on devrait, en théorie, à ses parents ;
  • sur les réseaux sociaux, par exemple avec ce besoin de savoir en permanence où se trouve l’autre, ou d’obtenir une réponse immédiate à chaque message.

Aucun de ces comportements ne suffit, à lui seul, pour parler de chantage affectif ; tout dépend de la liberté qui reste réellement à l’autre, et de ce qui se passe le jour où il dit non.

Comment y voir plus clair ?

Quelques repères peuvent aider :

  • observer ce qui se passe quand on dit non : l’autre peut être déçu, mais la discussion reste-t-elle possible après, ou ça tourne presque toujours aux reproches et au silence ?
  • prendre un peu de temps avant de répondre, par exemple en disant « j’ai besoin d’y réfléchir », pour laisser un espace entre l’émotion du moment et la décision ;
  • écrire ce qui vient de se passer : mettre des mots sur une expérience difficile aide souvent à voir plus clair dans un fonctionnement qu’on a du mal à comprendre de l’intérieur ;
  • en parler à quelqu’un de confiance, ou à un professionnel.

Cela dit, comprendre le chantage affectif, ça ne veut pas dire voir de la manipulation dans chaque dispute : toute relation a ses tensions, et c’est normal. L’important, c’est de garder la liberté de choisir même quand ça déçoit l’autre, d’aimer quelqu’un sans être d’accord avec lui, d’entendre sa déception sans changer automatiquement d’avis, et de faire des compromis sans avoir l’impression que l’amour de l’autre dépend de notre capacité à céder.

Dans une relation équilibrée, un « non » peut déplaire, mais il reste possible. Cependant, quand il devient presque impossible parce qu’il entraîne systématiquement de la culpabilité, de la peur ou la menace de tout perdre, ce n’est plus une décision qui est en jeu, mais la liberté de la prendre.

Et si la situation devient grave, si quelqu’un en vient à menacer de se faire du mal, ce n’est pas à l’entourage de porter ça seul : mieux vaut se tourner rapidement vers un professionnel de santé mentale ou les services d’urgence.

À propos de l’autrice de ce blogue

Soukayna Msieh est psychologue clinicienne et psychopédagogue, Soukayna Msieh s’intéresse de près aux interactions humaines et aux dynamiques relationnelles. Son approche systémique place la personne au cœur de son contexte, en tenant compte des liens qui l’entourent et qui la façonnent.

Sources et références

  • Susan Forward et Donna Frazier, Le chantage affectif : quand ceux que nous aimons nous manipulent, InterÉditions. Original : Emotional Blackmail, HarperCollins, 1997.
  • Marie-France Hirigoyen, Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien, Syros, 1998.
  • Ariane Calvo, Le décodeur des violences psychologiques, First Éditions, 2019.
  • James W. Pennebaker et Sandra K. Beall, « Confronting a traumatic event: Toward an understanding of inhibition and disease », Journal of Abnormal Psychology, vol. 95, n° 3, 1986.

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