C’est de l’amour ou du contrôle ?

Reconnaître et comprendre

Pourquoi est-il parfois si difficile de mettre fin à une relation qui nous fait du mal ?

L’amour est souvent synonyme de confiance, de sécurité, de respect et de liberté d’être soi-même. Pourtant, certaines relations évoluent progressivement dans des dynamiques où l’on s’interroge sur sa propre valeur, où l’on se retient de s’exprimer de crainte et où l’on finit par modifier son comportement pour éviter les réactions de son partenaire.

Dans ces relations, la violence n’est pas toujours apparente. Il n’y a pas obligatoirement de coups, de hurlements ou d’incidents spectaculaires. Elle peut émerger insidieusement, à travers des comportements qui, considérés individuellement, mais qui, pris dans leur ensemble, révèlent une dynamique de domination et de contrôle.

Percevoir le fonctionnement du contrôle coercitif et de la liaison traumatique (trauma bond) contribue à une meilleure compréhension de ces mécanismes. De plus, cela éclaircit pourquoi il peut s’avérer si difficile de s’en sortir.

Le contrôle coercitif est bien plus que de la jalousie.

Le contrôle coercitif correspond à un ensemble de comportements répétés qui visent à restreindre la liberté, l’autonomie et le pouvoir décisionnel d’une personne dans sa relation. Il ne s’agit pas d’un événement isolé, mais d’une dynamique qui peut progressivement donner à une personne le sentiment d’être prisonnière de sa relation.

Ce contrôle peut se manifester de diverses manières :

  • L’isolement social : se manifeste de différentes manières. Cela peut consister à éviter les contacts avec les amis et la famille, à susciter des tensions dans son cercle social ou à faire comprendre à l’autre que ses proches représentent une menace pour la relation.
  • La surveillance : consiste à exiger l’accès au téléphone, à contrôler les déplacements, à interroger sans cesse les interactions sociales ou à observer les réseaux sociaux.
  • Le contrôle émotionnel : alterner entre l’affection et l’hostilité, culpabiliser l’autre, minimiser ses émotions ou lui faire porter la responsabilité des conflits.
  • L’intimidation et les menaces : susciter la peur par des menaces, des comportements agressifs ou des conséquences annoncées en cas de désaccord.
  • Le contrôle de l’autonomie : influencer les choix vestimentaires, les loisirs, les décisions personnelles, la gestion financière ou les relations avec autrui.

Tous ces comportements ne sont pas nécessairement présents dans chaque relation, et leur signification peut varier en fonction du contexte. Cependant, la répétition, sa fonction et les conséquences sur la liberté de la personne concernée sont des indications clés du contrôle coercitif.

Une question cruciale se pose : peut-on vraiment évoquer l’amour lorsqu’une personne doit progressivement sacrifier sa liberté pour préserver sa relation ?

Pourquoi le contrôle n’est pas une preuve d’amour

Parfois, on présente la jalousie comme une preuve d’attachement. On peut justifier la surveillance par un besoin de réassurance, et les restrictions peuvent être perçues comme des marques de protection. Cependant, l’intensité des émotions ne garantit pas la qualité ni la sécurité d’une relation.

Aimer quelqu’un ne veut pas dire qu’on possède cette personne. L’amour ne donne pas un droit absolu de regard sur ses activités, ses fréquentations, son corps ou ses décisions.

Dans une relation saine, les partenaires peuvent s’exprimer sur leurs insécurités, aborder leurs divergences d’opinions et établir des limites mutuelles. Cependant, ces limites ne devraient pas servir à exiger une soumission, à susciter de la crainte ou à restreindre l’autonomie de l’autre.

Le contrôle coercitif diffère donc d’une simple chicane de couple : c’est une dynamique dans laquelle l’autorité devient déséquilibrée et où la liberté d’une personne est restreinte au bénéfice de l’autre.

La personne qui subit ce contrôle peut finir par anticiper les réactions de son partenaire. Elle peut aussi modifier ses comportements pour éviter les tensions et remettre en question ses propres perceptions. Par conséquent, il ne prend plus certaines décisions en fonction de ses désirs, mais en fonction des résultats qu’il craint.

Peu à peu, une seule question peut venir remplacer toutes les autres : « Comment puis-je éviter de le contrarier ? »

Il est facile de mal interpréter cette adaptation comme une preuve de sensibilité excessive, de dépendance ou d’incapacité à établir des limites. Cependant, lorsqu’une personne s’habitue à adapter continuellement son comportement pour se sentir en sécurité, il est crucial de prendre en compte le contexte dans lequel cette adaptation s’est développée.

Le contrôle n’a pas besoin d’impliquer de la violence physique pour avoir des conséquences profondes. De récentes recherches approfondies et une synthèse des résultats de plusieurs études, publiées dans la revue Trauma, Violence, & Abuse, ont mis en évidence un lien entre l’exposition au contrôle coercitif et les symptômes de stress post-traumatique et de dépression (Lohmann et coll., 2024).

Pourquoi les moments de tendresse sèment-ils la confusion dans la situation ?

Une relation marquée par le contrôle peut ne pas être négative à chaque instant. C’est précisément ce qui rend la compréhension de la situation complexe.

Il y a des moments où l’intimité règne, où des déclarations d’amour sont échangées, où des projets d’avenir sont élaborés, où des excuses sincères semblent être exprimées et où des gestes tendres sont posés. Après une altercation, la personne peut faire preuve d’attention, s’engager à s’améliorer ou retrouver son ancienne personnalité, telle que son partenaire l’a connue au début de leur relation.

Ces moments peuvent être authentiquement vécus comme beaux et significatifs par la personne qui les reçoit, mais ils n’effacent pas pour autant les comportements abusifs qui les entourent.

Lorsqu’une relation est marquée par des alternances entre des tensions, des épisodes de violence psychologique et des moments de réconciliation, l’espoir de retrouver la version aimante du partenaire peut devenir particulièrement fort.

La personne ne cherche pas seulement à protéger sa relation, mais aussi à retrouver les sensations de sécurité, d’intimité et de bonheur qu’elle a déjà vécues avec son partenaire.

Elle peut penser :

« Je sais qu’il peut être attentionné. »

« Il a reconnu ses erreurs, peut-être que cette fois sera différente. »

« Si je trouve les bons mots, il comprendra. »

« Je ne veux pas abandonner tout ce que nous avons construit. »

Ces réflexions ne suggèrent pas que l’individu consent librement à la violence ou qu’il ne comprend pas ce qui se déroule. Elles peuvent plutôt témoigner de son attachement, de ses rêves, de ses souvenirs heureux liés à cette relation, ainsi que de la complexité de devoir gérer deux réalités apparemment opposées : la personne qui lui fait du mal et celle qu’elle aime.

C’est dans ce contexte que la notion de liaison traumatique, également connue sous le nom de « trauma bond » en anglais, peut éclairer certains évènements vécus.

Le lien traumatique : persistance de l’attachement en dépit de la souffrance

Le concept de « trauma bond » désigne un attachement qui peut se former ou persister dans une relation caractérisée par des violences, des inégalités de pouvoir et des oscillations entre la peur et l’intimité.

Il est crucial de souligner que le lien traumatique n’est pas un diagnostic clinique reconnu. Il s’agit plutôt d’un concept permettant de décrire certaines dynamiques dans les relations, et non d’une explication globale de tous les obstacles à la rupture.

Dans certaines relations malsaines, des phases de détresse alternent avec des instants de réconfort ou d’affection. Cette succession de moments peut renforcer les liens et maintenir l’espoir que la relation retrouve son état initial.

Une personne peut éprouver un désir profond de retrouver son partenaire, malgré la conscience que la relation est néfaste pour elle. Elle peut éprouver de la nostalgie et idéaliser certains souvenirs, minimiser les évènements douloureux ou chercher sans cesse à comprendre les contradictions de l’autre.

Ce comportement peut être expliqué par la théorie du renforcement intermittent. En psychologie de l’apprentissage, un comportement peut se montrer particulièrement persistant lorsque la récompense semble imprévisible plutôt que systématique.

Dans une relation, cette idée peut éclairer pourquoi des instants inattendus de douceur ou de réconciliation peuvent alimenter l’espoir et pousser quelqu’un à continuer à s’engager dans ce lien. Il ne faut toutefois pas réduire toute relation abusive à un simple mécanisme de conditionnement : l’attachement, l’histoire personnelle, les contraintes matérielles, la peur et le contexte social sont également des facteurs déterminants.

Le lien traumatique ne signifie pas que la personne aime la souffrance. Il ne signifie pas non plus qu’elle est faible ou qu’elle choisit délibérément de rester dans une situation nocive. Elle peut éprouver de l’affection pour son partenaire, regretter la relation et désirer qu’il change, tout en reconnaissant que ses actions lui sont préjudiciables. Il est possible de développer des liens profonds avec quelqu’un sans se sentir en sécurité avec cette personne. C’est l’un des concepts clés à maîtriser lorsqu’on s’intéresse au lien traumatique.

Pourquoi est-il si difficile de partir malgré la violence ?

De l’extérieur, la solution semble évidente : si la relation fait du mal, pourquoi ne pas partir ?

Cette question néglige les émotions, les souvenirs, les espoirs, les habitudes et les enjeux concrets de sécurité liés à la séparation, qui ne sont pas uniquement une décision rationnelle. Plusieurs facteurs peuvent expliquer pourquoi une personne reste dans une relation abusive ou rend la séparation difficile.

1. L’espoir de retrouver la relation du début
La personne peut s’accrocher aux bons souvenirs et espérer que son partenaire change. Elle peut aussi croire que les difficultés sont temporaires.

2. La confusion et le doute de soi
Lorsque ses perceptions sont constamment remises en question, la personne peut douter d’elle-même. Elle peut se demander si elle exagère, si elle est responsable des conflits ou si elle interprète mal les comportements de son partenaire.

3. La peur et l’anticipation des conséquences
La séparation peut être difficile en raison de menaces, de dépendances financières, d’isolement, de responsabilités familiales ou de la crainte de la réaction de l’autre. Les comportements de contrôle peuvent persister.

4. L’investissement émotionnel
Quitter une relation peut être difficile, car cela signifie faire le deuil d’une personne, d’un avenir imaginé, d’une famille espérée ou d’une vie en cours de construction.

5. Les réactions au stress et au traumatisme
Une exposition prolongée à la peur et à l’imprévisibilité peut affecter le bien-être psychologique. Certaines personnes ont de la difficulté à se concentrer, ressentent de l’anxiété ou une grande détresse émotionnelle. Les réactions varient d’une personne à l’autre et ne permettent pas de poser un diagnostic.

Il ne faut pas confondre la difficulté à partir avec une absence de compréhension de la situation. Une personne peut reconnaître la destructivité de la relation, mais éprouver un attachement profond à son partenaire. Quitter une relation abusive n’est pas seulement une question de volonté. Le contexte, la sécurité et les ressources doivent être pris en compte.

Après la rupture : pourquoi le manque ne signifie-t-il pas que la relation était saine?

La fin d’une relation marquée par le contrôle peut être difficile. Une personne peut ressentir diverses émotions, telles que du soulagement, de la tristesse, de la colère ou de la nostalgie, même si elle sait pourquoi la relation a pris fin. Cette ambivalence peut être déstabilisante et amener la personne à se questionner sur la décision prise, l’exagération des évènements ou le besoin de retour. Le manque n’est pas un indicateur de relation saine ni une raison de retourner. Le deuil amoureux concerne non seulement une personne réelle, mais aussi les souvenirs partagés, les habitudes quotidiennes et les possibilités imaginées. Même après des comportements abusifs, les sentiments positifs persistent. La personne peut chercher à comprendre les raisons de l’action de son partenaire, si les moments heureux étaient sincères, et si elle a commis des erreurs. Il est normal de chercher un sens après une souffrance, mais chercher une explication indéfiniment auprès de la personne responsable n’est pas toujours la solution.

La reconstruction peut commencer en distinguant ses sentiments de ses décisions, en reconnaissant les faits sans nier ses souvenirs et en rétablissant sa confiance en soi. Cela ne signifie pas qu’il faut cesser d’aimer, d’oublier ou de pardonner. Le détachement émotionnel n’a pas de délai prédéfini.

Il peut être facilité par du soutien, du temps et des relations sécurisantes, et, si nécessaire, un accompagnement professionnel.

Reconnaître le contrôle pour retrouver sa liberté

Comprendre le contrôle coercitif et le lien traumatique permet de déplacer le regard. Au lieu de se demander pourquoi une personne est restée ou pourquoi elle éprouve encore des sentiments, on peut examiner les dynamiques qui ont rendu la relation difficile à quitter.

Cette perspective est essentielle pour réduire la culpabilité des victimes et comprendre les conséquences de la violence psychologique.

Quelques questions peuvent aider à réfléchir à la dynamique d’une relation :

  • Est-ce que je peux exprimer mes opinions sans crainte de conséquences ?
  • Puis-je concilier amitiés, activités et intérêts personnels ?
  • Respecte-t-on mes limites, même si mon partenaire est en désaccord ?
  • Est-ce que je me sens souvent responsable des émotions, des réactions ou des comportements de l’autre ?
  • Les excuses conduisent-elles à des changements durables, ou les comportements se répètent-ils ?
  • Cette relation me permet-elle de me sentir en sécurité et d’être moi-même ?

Ces questions ne sont pas un outil de diagnostic, mais peuvent aider à identifier des signes inquiétants et à réfléchir à la sécurité et au bien-être dans la relation. Si une personne se reconnaît dans ces situations, elle n’a pas à attendre que la violence devienne physique pour demander de l’aide. Elle peut en parler à une personne de confiance ou à un service spécialisé. En présence de contrôle ou de menaces, il est préférable de mettre en place un plan de sécurité plutôt que de confronter son partenaire ou de partir seule. Au Canada, des ressources et services spécialisés sont disponibles pour accompagner les victimes de violence conjugale, même si elles ne savent pas encore s’il faut mettre fin à la relation.

L’amour ne devrait pas exiger qu’on s’efface pour préserver le couple. Reconnaître un contrôle coercitif ne veut pas dire que tous les souvenirs et sentiments étaient faux. Une personne peut aimer profondément son partenaire, tout en subissant des comportements incompatibles avec une relation saine. Ces expériences sont complexes car le deuil ne se limite pas à ce qui a été vécu, mais aussi à ce qui aurait pu être. Cependant, l’amour ne se mesure pas à la souffrance endurée, aux chances accordées ou à la capacité de sauver quelqu’un qui refuse de changer. Aimer ne devrait pas signifier vivre dans la peur, surveiller l’autre ou renoncer à son identité. Si quelqu’un met du temps à se détacher, cela ne signifie pas qu’il est incapable d’avancer. Les liens émotionnels ne se rompent pas toujours en même temps que la compréhension des évènements. On peut aimer quelqu’un et choisir de ne plus accepter ce qui nous fait du mal. On peut regretter une relation sans devoir y retourner. On peut faire le deuil d’un avenir espéré et se donner la possibilité d’en construire un autre où la sécurité, le respect et la liberté ne sont pas négociables.

Une relation équilibrée ne nécessite pas de renoncer à son identité pour être aimé. Elle permet, au contraire, de préserver son intégrité.

À propos de l’autrice de ce blogue : Kim Caron

Je suis étudiante en quatrième année au baccalauréat en orthopédagogie, volet primaire et secondaire (UQAC), où je complète également des mineures en psychologie et en linguistique anglaise. Je m’implique aussi dans un projet de recherche, ce qui me permet d’approfondir mes connaissances et de développer mon intérêt pour la compréhension du fonctionnement humain. Je m’intéresse particulièrement à la neuropsychologie, aux neurosciences et à la santé mentale, notamment aux répercussions des traumatismes.

À travers la rédaction d’articles de blogue, je souhaite contribuer à la vulgarisation des connaissances scientifiques et à la sensibilisation à différents enjeux psychologiques et sociaux.


©2026 Site fait par Angle Psy | Politique de cookies | Politique de confidentialité | Conditions d’utilisation